Conseil International de l'OFS - Édition hebdomadaire
Volume: 7 - N. 03 - 2001 - janvier - III
Source: http://Vatican.va
1er JANVIER 2001
(partie III)
16. Le dialogue entre les cultures, instrument privilégié pour édifier la civilisation de l'amour, repose sur la conscience qu'il existe des valeurs communes à toutes les cultures, parce qu'elles sont enracinées dans la nature de la personne. Par ces valeurs, l'humanité exprime ses traits les plus vrais et les plus caractéristiques. Faisant abstraction des réserves idéologiques et des égoïsmes partisans, il faut cultiver dans les esprits la conscience de ces valeurs, pour nourrir l'humus culturel de nature universelle qui rend possible le développement fécond d'un dialogue constructif. Les différentes religions peuvent et doivent, elles aussi, apporter une contribution décisive en ce sens. L'expérience que j'ai vécue tant de fois lors de rencontres avec des représentants d'autres religions - je me rappelle en particulier la rencontre d'Assise en 1986 et celle de la Place Saint-Pierre en 1999 - me confirme dans la certitude que l'ouverture réciproque de ceux qui appartiennent à diverses religions peut produire de grands bénéfices pour servir la cause de la paix et du bien commun de l'humanité.
17. Face aux inégalités croissantes qui existent dans le monde, la première valeur dont il faut promouvoir toujours davantage la conscience est assurément la solidarité. Toute société se régit sur la base de la relation originelle des personnes entre elles, développée en cercles de relations toujours plus larges - de la famille aux autres groupes sociaux intermédiaires -, jusqu'au cercle de la société civile tout entière et de la communauté nationale. De leur côté, les États ne peuvent pas faire autrement que d'entrer en rapport les uns avec les autres: la situation actuelle d'interdépendance planétaire aide à mieux percevoir la communauté de destin de la famille humaine tout entière, favorisant chez toutes les personnes raisonnables l'estime pour la vertu de la solidarité.
À ce propos, il faut toutefois relever que l'interdépendance croissante a contribué à mettre en lumière de multiples disparités, comme le déséquilibre entre pays riches et pays pauvres; la fracture sociale, à l'intérieur de chaque pays, entre les personnes qui vivent dans l'opulence et celles qui sont lésées dans leur dignité parce qu'elles manquent même du nécessaire; la dégradation de l'environnement et sur le plan humain, provoquée et accélérée par l'usage irresponsable des ressources naturelles. Ces inégalités et ces disparités sociales se sont accrues, dans certains cas, jusqu'à conduire les pays les plus pauvres à une dérive incontrôlable.
Au cœur d'une authentique culture de la solidarité prend donc place la promotion de la justice. Il ne s'agit pas seulement de donner le superflu à ceux qui sont dans le besoin, mais « d'apporter son aide pour faire entrer dans le cycle du développement économique et humain des peuples entiers qui en sont exclus ou marginalisés. Ce sera possible non seulement si l'on puise dans le superflu, produit en abondance par notre monde, mais surtout si l'on change les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd'hui les sociétés ».(9)
18. La culture de la solidarité est étroitement liée à la valeur de la paix, objectif primordial de toute société, ainsi que de la communauté nationale et internationale. Toutefois, sur le chemin vers une meilleure entente entre les peuples, les défis que le monde doit affronter sont encore nombreux: ils mettent chacun devant des choix que l'on ne peut différer. Tandis qu'on s'efforce à grand peine de s'engager pour la non-prolifération des armes nucléaires, la croissance préoccupante des armements risque de nourrir et de répandre une culture de la compétition et du conflit, dans laquelle sont impliqués non seulement les États, mais aussi des entités non institutionnelles, tels des groupes paramilitaires et des organisations terroristes.
Le monde est encore aux prises avec les conséquences des guerres passées et présentes, et avec les tragédies provoquées par l'utilisation des mines anti-personnel et par le recours aux horribles armes chimiques et biologiques, fruit empoisonné des connaissances techniques et scientifiques actuelles. Et que dire du risque permanent de conflit entre pays, de guerres civiles à l'intérieur de divers États et d'une violence largement répandue, que les organisations internationales et les gouvernements des Nations se révèlent presque impuissants à combattre? Devant de telles menaces, tous doivent sentir le devoir moral de procéder sans tarder à des choix concrets, pour promouvoir la cause de la paix et de la compréhension entre les hommes.
19. Un dialogue authentique entre les cultures, en plus du sentiment de respect réciproque, ne peut pas ne pas nourrir une vive sensibilité pour la valeur de la vie. La vie humaine ne peut être considérée comme un objet dont on disposerait arbitrairement, mais comme la réalité la plus sacrée et la plus intangible qui est présente sur la scène du monde. Il ne peut y avoir de paix lorsque disparaît la sauvegarde de ce bien fondamental. On ne peut invoquer la paix et mépriser la vie. Notre temps connaît des exemples lumineux de générosité et de dévouement au service de la vie, mais aussi le triste scénario de centaines de millions d'hommes livrés à cause de la cruauté ou de l'indifférence à un destin douloureux et brutal. Il s'agit là d'une tragique spirale de mort qui comporte des homicides, des suicides, des avortements, l'euthanasie, comme aussi les pratiques de mutilation, les tortures physiques et psychologiques, les formes de coercition injuste, l'emprisonnement arbitraire, le recours nullement nécessaire à la peine de mort, les déportations, l'esclavage, la prostitution, l'achat et la vente de femmes et d'enfants. On peut ajouter les pratiques irresponsables du génie génétique, comme le clonage et l'utilisation d'embryons humains pour la recherche, que l'on s'efforce de justifier par une référence illégitime à la liberté, au progrès de la culture, à la promotion du développement humain.
Quand les sujets les plus fragiles et sans défense de la société subissent de telles atrocités, la notion même de famille humaine, fondée sur les valeurs de la personne, de la confiance, du respect et de l'aide réciproques, en vient à être gravement ébranlée. Une civilisation fondée sur l'amour et sur la paix doit s'opposer à ces expérimentations indignes de l'homme.
20. Pour édifier la civilisation de l'amour, le dialogue entre les cultures doit tendre au dépassement de tout égoïsme ethnocentrique, afin d'harmoniser l'attention à l'égard de sa propre identité avec la compréhension d'autrui et le respect de la diversité. La responsabilité de l'éducation s'avère à cet égard fondamentale. Elle doit transmettre aux individus la conscience de leurs racines et fournir des points de référence qui leur permettent de préciser leur place particulière dans le monde. En même temps, elle doit s'employer à enseigner le respect pour les autres cultures. Il faut regarder au-delà de l'expérience individuelle immédiate et accepter les différences, en découvrant la richesse de l'histoire des autres et de leurs valeurs.
La connaissance des autres cultures, acquise avec le sens critique voulu et s'appuyant sur de solides points de référence éthique, conduit à une meilleure prise de conscience des valeurs et des limites de sa propre culture, et elle révèle en même temps l'existence d'un héritage commun à tout le genre humain. C'est précisément grâce à cet horizon plus large que l'éducation a une fonction particulière dans la construction d'un monde plus solidaire et plus pacifique. Elle peut contribuer à l'affirmation d'un humanisme intégral, ouvert à la dimension éthique et religieuse, qui sait donner toute l'importance qu'il faut à la connaissance et à l'estime des cultures et des valeurs spirituelles des diverses civilisations.
21. Au cours du grand Jubilé qui a marqué le deux millième anniversaire de la naissance de Jésus, l'Église a vécu avec une particulière intensité le rappel exigeant de la réconciliation. Ce rappel est significatif aussi dans le cadre de la thématique complexe du dialogue entre les cultures. Bien souvent en effet, le dialogue est difficile, parce que pèse sur lui l'hypothèque de tragiques héritages de guerres, de conflits, de violences et de haines, que la mémoire continue d'entretenir. Pour dépasser les barrières de l'incommunicabilité, le chemin à parcourir est celui du pardon et de la réconciliation. Au nom d'un réalisme désenchanté, beaucoup qualifient ce chemin d'utopique et de naïf. Dans la vision chrétienne, au contraire, ce chemin est le seul pour parvenir à la paix.
Le regard des croyants s'arrête pour contempler l'icône du Crucifié. Peu avant de mourir, Jésus s'exclame: « Père, pardonne-leur: ils ne savent ce qu'ils font! » (Lc 23,34). En entendant ces ultimes paroles du Rédempteur mourant, le malfaiteur crucifié à sa droite s'ouvre à la grâce de la conversion, accueille l'Évangile du pardon et obtient la promesse de la béatitude éternelle. L'exemple du Christ nous donne la certitude que l'on peut réellement abattre les innombrables murs qui bloquent la communication et le dialogue entre les hommes. Le regard vers le Crucifié fait naître en nous la confiance que le pardon et la réconciliation peuvent devenir une pratique normale de la vie quotidienne et de chaque culture, et donc une occasion concrète pour construire la paix et l'avenir de l'humanité.
Me souvenant de l'expérience jubilaire significative de la purification de la mémoire, je désire adresser aux chrétiens un appel particulier, afin qu'ils deviennent des témoins et des missionnaires de pardon et de réconciliation, hâtant ainsi, par l'invocation assidue au Dieu de la paix, la réalisation de la magnifique prophétie d'Isaïe, qui peut être étendue à tous les peuples de la terre: « Ce jour-là, un chemin ira d'Egypte en Assyrie. Les Assyriens viendront en Egypte et les Egyptiens en Assyrie. Les Egyptiens adoreront avec les Assyriens. Ce jour-là, Israël viendra le troisième, avec l'Egypte et l'Assyrie. Telle sera la bénédiction que, dans le pays, prononcera le Seigneur, le tout-puissant: "Bénis soient l'Egypte, mon peuple, l'Assyrie, œuvre de mes mains, et Israël, mon patrimoine" » (Is 19,23-25).
22. Je désire conclure ce Message de paix par un appel spécial à vous, jeunes du monde entier, qui êtes l'avenir de l'humanité et les pierres vivantes pour édifier la civilisation de l'amour. Je conserve dans le cœur le souvenir des rencontres riches d'émotion et d'espérance que j'ai vécues avec vous à l'occasion des récentes Journées mondiales de la Jeunesse à Rome. Votre adhésion a été joyeuse, convaincue et prometteuse. Dans votre énergie, dans votre vitalité et dans votre amour pour le Christ, j'ai entrevu un avenir plus serein et plus humain pour le monde.
Vous sentant proches de moi, j'éprouvais au-dedans de moi un sentiment profond de gratitude envers le Seigneur, qui me faisait la grâce de contempler, à travers la mosaïque bigarrée de vos langues, de vos cultures, de vos traditions et de vos mentalités différentes, le miracle de l'universalité de l'Église, de sa catholicité, de son unité. À travers vous, j'ai admiré la merveilleuse façon de vivre la diversité dans l'unité d'une même foi, d'une même espérance, d'une même charité, en tant qu'expression extrêmement éloquente de l'impressionnante réalité de l'Église, signe et instrument du Christ pour le salut du monde et pour l'unité du genre humain.(10) L'Évangile vous appelle à reconstruire l'unité originelle de la famille humaine, dont la source est Dieu, Père, Fils et Esprit Saint.
Chers jeunes de toutes langues et de toutes cultures, une tâche élevée et exaltante vous attend: être des hommes et des femmes capables de solidarité, de paix et d'amour de la vie, dans le respect de tous. Soyez les artisans d'une nouvelle humanité, où les frères et les sœurs, membres d'une même famille, puissent vivre enfin dans la paix!
Du Vatican, le 8 décembre 2000.
Notes:
(9) Jean-Paul II, Encyclique Centesimus annus, n. 58.
(10) Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 1.