LISTE C I O F S

Conseil International de l'OFS - Édition hebdomadaire

Volume: 7 - N. 01 - 2001 - janvier - I

Source: http://Vatican.va


Message pour la journée mondiale de la paix
Dialogue entre les cultures pour une civilisation de l'amour et de la paix
L'homme et ses différentes cultures
Formation humaine et appartenance culturelle

MESSAGE DE SA SAINTETÉ LE PAPE JEAN-PAUL II
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA JOURNÉE MONDIALE DE LA PAIX

1er JANVIER 2001

DIALOGUE ENTRE LES CULTURES
POUR UNE CIVILISATION DE L'AMOUR ET DE LA PAIX

(partie I)

1. Au seuil d'un nouveau millénaire, l'espérance se fait plus vive de voir les rapports entre les hommes s'inspirer toujours davantage de l'idéal d'une fraternité vraiment universelle. Si l'on ne partage pas un tel idéal, la paix ne pourra pas être assurée de manière stable. De nombreux signes laissent penser que cette conviction se fait jour avec de plus en plus de force dans la conscience de l'humanité. La valeur de la fraternité est proclamée par les grandes « chartes » des droits humains; elle est mise en relief concrètement par de grandes institutions internationales, en particulier par l'Organisation des Nations unies; enfin, elle s'impose plus que jamais en raison du processus de mondialisation qui unit de façon croissante le sort de l'économie, de la culture et de la société. La réflexion même des croyants, dans les diverses religions, a tendance à souligner que le rapport avec le Dieu unique, Père commun de tous des hommes, ne peut que favoriser la conscience d'être des frères et la façon de vivre en conséquence. Dans la révélation de Dieu en Jésus Christ, ce principe est exprimé d'une manière extrêmement radicale: « Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est Amour » (1 Jn 4,8).

2. Mais en même temps, on ne peut pas ne pas voir que l'éclairage dont on vient de parler est obscurci par des zones d'ombre vastes et denses. L'humanité commence avec des blessures encore ouvertes cette nouvelle étape de son histoire; dans de nombreuses régions, elle est éprouvée par des conflits âpres et sanglants; elle connaît les difficultés toujours plus grandes de la solidarité dans les relations entre personnes de cultures et de civilisations différentes mais toujours plus proches et plus interactives dans les mêmes territoires. Chacun sait combien il est difficile de concilier les positions des adversaires, quand les esprits sont enflammés et exaspérés à cause de vieilles haines et de graves problèmes pour lesquels on a du mal à trouver une solution. Mais il ne serait pas moins dangereux pour l'avenir de la paix de se montrer incapable d'affronter avec sagesse les problèmes posés par le nouvel équilibre que, dans de nombreux pays, l'humanité trouve peu à peu, et cela en raison de l'accélération des flux migratoires qui engendrent des formes inédites de cohabitation entre personnes de cultures et de civilisations différentes.

3. Il m'a donc paru urgent d'inviter ceux qui croient au Christ, et avec eux tous les hommes de bonne volonté, à se livrer à une réflexion sur le dialogue entre les différentes cultures et les différentes traditions des peuples, montrant que c'est dans le dialogue que se trouve la voie nécessaire à l'édification d'un monde réconcilié, capable de regarder avec sérénité son propre avenir. Il s'agit là d'un thème décisif dans la perspective de la paix. Je suis heureux que l'Organisation des Nations unies ait, elle aussi, perçu et proposé cette urgence, déclarant que 2001 serait l'« Année internationale du dialogue entre les civilisations ».

Loin de moi évidemment la pensée que, sur un tel problème, on puisse offrir des solutions aisées, prêtes à l'emploi. Il est déjà laborieux de se livrer à une simple lecture de la situation, qui apparaît en perpétuel mouvement, au point d'échapper à tout schéma prédéterminé. Il faut y ajouter la difficulté de conjuguer les principes et les valeurs qui, bien qu'ils soient en principe conciliables, peuvent présenter concrètement des éléments de tension qui n'en facilitent pas la synthèse. Il reste enfin, à la base, l'effort que représente l'engagement éthique de tout être humain, contraint de compter avec son égoïsme et avec ses limites.

C'est justement pour cela que je vois l'utilité d'une réflexion commune sur cette question. Dans ce but, je me limiterai ici à énoncer quelques principes visant à orienter la réflexion, dans l'écoute de ce que l'Esprit de Dieu dit aux Églises (cf. Ap 2,7) et à toute l'humanité, en ce passage décisif de son histoire.

L'homme et ses différentes cultures

4. Considérant l'histoire de l'humanité dans son ensemble, on est toujours émerveillé par les manifestations complexes et variées des cultures humaines. Ces dernières se différencient les unes des autres par l'itinéraire historique qui les distingue, et par les traits caractéristiques qui en résultent et qui, dans leur structure, les rendent uniques, originales et organisées. La culture est une expression caractéristique de l'homme et de son histoire, au niveau individuel et collectif. En effet, l'homme est sans cesse poussé par son intelligence et par sa volonté à « cultiver les biens et les valeurs de la nature »,(1) en harmonisant dans des synthèses culturelles toujours plus élevées et plus systématiques les connaissances fondamentales qui concernent tous les aspects de la vie, notamment celles qui se rapportent à son existence sociale et politique, à la sécurité et au développement économique, à l'élaboration des valeurs et des notions existentielles, surtout de nature religieuse, qui permettent à son histoire individuelle et communautaire de se dérouler selon des modalités authentiquement humaines.(2)

5. Les cultures se caractérisent toujours par certains éléments stables et durables, et par d'autres éléments dynamiques et contingents. À première vue, le regard porté sur une culture y fait découvrir surtout les aspects caractéristiques qui la différencient de la culture de celui qui l'observe, lui conférant des traits spécifiques dans lesquels se concentrent des éléments de nature très diverse. La plupart du temps, les cultures se développent sur des territoires déterminés, dont les éléments géographiques, historiques et ethniques s'entrecroisent de façon originale et unique. Cette « spécificité » de chaque culture se reflète de manière plus ou moins intense chez les personnes qui la possèdent, selon un dynamisme continuel d'influences exercées sur les individus et de contributions que ces derniers, à la mesure de leurs capacités et de leur génie, apportent à leur culture. En tout cas, être homme signifie nécessairement exister dans une culture déterminée. Chaque personne est marquée par la culture qu'elle reçoit de sa famille et des groupes humains avec lesquels elle est en relation, à travers son parcours éducatif et les influences les plus diverses de son milieu, à travers la relation fondamentale qu'elle entretient avec le territoire dans lequel elle vit. Dans tout cela, il n'y a aucun déterminisme mais une constante dialectique entre la force des conditionnements et le dynamisme de la liberté.

Formation humaine et appartenance culturelle

6. L'accueil de sa propre culture comme élément structurant de la personnalité, en particulier dans la phase initiale de la croissance, est un donné de l'expérience universelle, dont il ne faut pas sousévaluer l'importance. Sans cet enracinement dans un humus défini, la personne elle-même risquerait d'être soumise, à un âge encore tendre, à un excès de stimuli opposés, qui ne faciliteraient pas son développement serein et équilibré. C'est en fonction de ce rapport fondamental avec ses propres « origines » - au niveau familial, mais aussi territorial, social et culturel - que se développe chez les personnes le sens de la « patrie », et la culture tend à assumer, plus ou moins selon le lieu, une configuration « nationale ». En devenant homme, le Fils de Dieu lui-même a acquis non seulement une famille humaine mais aussi une « patrie ». Il est pour toujours Jésus de Nazareth, le Nazaréen (cf. Mc 10,47; Lc 18,37; Jn 1,45; 19,19). Il s'agit là d'un processus naturel, où des composantes sociologiques et psychologiques agissent entre elles, avec des effets normalement positifs et constructifs. C'est pourquoi l'amour de la patrie est une valeur à cultiver, mais sans étroitesse d'esprit, en aimant en même temps toute la famille humaine3 et en évitant les manifestations pathologiques qui apparaissent lorsque le sens de l'appartenance prend des accents d'exaltation de soi et d'exclusion de la diversité, qui se développent sous des formes nationalistes, racistes et xénophobes.

7. S'il est donc important de savoir apprécier les valeurs de sa propre culture, il convient d'autre part d'avoir conscience que chaque culture, comme produit typiquement humain et conditionné historiquement, renferme nécessairement des limites. Pour que le sens de l'appartenance culturelle ne se transforme pas en fermeture, il y a un antidote efficace: la connaissance sereine, non conditionnée par des préjugés négatifs, des autres cultures. D'ailleurs, une analyse attentive et rigoureuse fait apparaître que les cultures, en deçà de leurs manifestations les plus extérieures, ont très souvent des éléments communs significatifs. On le constate également dans la succession historique des cultures et des civilisations. Portant son regard sur le Christ, qui manifeste pleinement l'homme à lui-même,(4) et forte de l'expérience accumulée en deux mille ans d'histoire, l'Église est convaincue que « sous tous les changements, il y a bien des choses qui ne changent pas ».(5) Cette continuité est fondée sur les caractéristiques essentielles et universelles du projet de Dieu sur l'homme.

Les diversités culturelles sont donc à comprendre dans la perspective fondamentale de l'unité du genre humain, donné historique et ontologique premier à la lumière duquel il est possible de saisir le sens profond des diversités elles-mêmes. En vérité, seule la vision contextuelle aussi bien des éléments d'unité que des diversités rend possible la compréhension et l'interprétation de la pleine vérité de toute culture humaine.(6)


Notes:

(1) Conc. œcum. Vat. II, Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 53.

(2) Cf. Jean-Paul II, Discours à l'Assemblée générale des Nations unies, 15 octobre 1995.

(3) Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes, n. 75.

(4) Cf. ibid., n. 22.

(5) Ibid., n. 10.

(6) Cf. Jean-Paul II, Discours à l'U.N.E.S.C.O., 2 juin 1980, n. 6.