CHAPITRE GENERAL
DE L’ORDRE FRANCISCAIN SECULIER
Novembre 15-22, 2008

Manréza Hotel Konferenciaközpont
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L’APPARTENANCE A L’OFS

Emanuela De Nunzio

 

 

 

Préambule. Crise du sens de l’appartenance dans la réalité post moderne

 

1. Le cadre général. Zygmund Bauman, un des plus grands sociologues du 20ème siècle, compare le monde actuel à un corps qui a passé au cours des derniers siècles de l’ “état solide” à l’ “état liquide”. Dans le “monde liquide” n’existe plus la culture de l’apprentissage, de l’accumulation, mais celle du désengagement et de la discontinuité. Dans la modernité “liquide” viennent toujours plus à manquer ces certitudes qui rendaient les structures solides comme: l’Etat national, les institutions, la famille, le travail. Rien n’est fixe, garanti, tout se modifie et change avec une facilité incroyable, à commencer par les biens de consommation. Même les rapports interpersonnels sont devenus plus superficiels et il n’y a plus la volonté de maintenir stables dans le temps les relations amoureuses et l’amitié, parce que l’individu craint souvent le futur, il n’est plus porté à faire des projets à long terme et ainsi tout ce qu’il fait est exclusivement orienté vers la satisfaction de son bien-être passager.

 

Devant l’incertitude et le risque, la réaction des personnes est la recherche de l’immédiat, de la satisfaction hic et nunc. La société de consommation actuelle alimente le désir d’avoir plus, créant artificiellement de nouveaux besoins, et s’efforce de donner à chacun l’impression qu’il peut choisir et acheter ce qu’il veut. Dans la sphère de la vie personnelle, se diffuse une mentalité dans laquelle chacun se considère patron absolu de ses décisions et accepte toujours moins les orientations traditionnelles, quelquefois même les impératifs éthiques les plus élémentaires. La recherche du bonheur, de la réalisation personnelle, de la satisfaction individuelle (aspirations qui en soi sont légitimes) prises comme critère absolu de conduite ont de lourdes conséquences négatives sur les relations sociales. Personne ne veut se lier à rien et à personne. Surtout, personne n’ “appartient” à rien de manière définitive. Les liens interpersonnels ou avec les institutions s’en trouvent fragiles et sont facilement omis.

 

Un tableau très complet et efficace de la situation actuelle a été fait par le Ministre Général OFM, P. José Carballo, au Chapitre des nattes des jeunes Frères Mineurs (30 juin 2007): “Ils sont nombreux ceux qui vivent sous l’effet de l’émotion et du provisoire et se laissent dominer par la dictature du relativisme pour laquelle tout est suspect, tout est  toujours négociable. Dans beaucoup de cœurs elle alimente des sentiments d’incertitude, d’insécurité et d’instabilité, il n’existe plus rien de sacré, de sûr ou à conserver. Elles sont nombreuses les victimes du doute systématique, contraintes à se réfugier dans l’immédiat et dans l’émotivité. Beaucoup sont séduits par la culture du part time et du zapping, qui conduit à ne pas assumer les engagements de longue durée, à passer d’une expérience à l’autre, sans en approfondir aucune. Beaucoup sont séduits par la culture light, qui ne laisse pas de place à l’utopie, au sacrifice, au renoncement. Beaucoup sont séduits par la culture du subjectivisme, pour eux l’individu est la mesure de tout et tout est vu et évalué en fonction de soi-même, de sa propre réalisation. Cette réalité post-moderne engendre, particulièrement dans les nouvelles générations, une personnalité indécise, qui rend plus compliqué la possibilité de comprendre ce qui déjà en soi est difficile: les exigences radicales de la sequela du Christ, du chemin à la suite du Christ”.

 

2. L’appartenance à la famille. Nous parlons à présent de tout ce qui pourrait être appelé une identité familiale. Le thème est complexe. Dans la définition même de “mariage”, un homme choisit une femme pour compagne de vie et de destin. Une femme opte pour un homme déterminé comme époux et compagnon. Tous deux font un projet de vie. L’un appartient à l’autre. Ils décident de vivre le temps de leur vie ensemble, un temps non pas  provisoire mais caractérisé par un “pour toujours”, dans la joie et dans la tristesse, dans la santé et dans la maladie, dans le respect réciproque et dans l’accueil délicat de l’autre à tout moment. Ce n’est qu’avec ces présupposés qu’il est possible d’organiser la vie de telle sorte que les enfants arrivent dans la stabilité d’une maison, d’un foyer, d’une famille.

 

La famille, qui constitue la plus grande ressource pour la personne et pour la société en tant qu’espace de générosité, d’accueil inconditionnel, de solidarité dans les diverses circonstances de la vie, se voit aujourd’hui confrontée à tant de défis du monde moderne: à la précarité que nous avons  déjà mentionnée, s’ajoute le matérialisme régnant, la recherche du plaisir immédiat, l’influence des moyens de communication. Par ailleurs, la famille est affaiblie et agressée par des projets de lois qui l’assimilent à une quelconque cohabitation sous le même toit. La famille, le mariage et les enfants ne sont souvent pas la réalisation d’un projet conçu ensemble et construit peu à peu, mais constituent un incident de parcours. Les gens choisissent toujours plus la cohabitation “de fait” et, même dans le mariage, souvent l’un des deux ou tous deux optent pour un état que nous pouvons définir de “célibat dans le mariage”. La très grande incidence des séparations et des divorces en est  une preuve (une recherche conduite récemment aux USA a relevé que les couples mariés vers la fin des années 70 ont une chance inférieure à 50% d’être encore mari et femme). Le nombre de mères seules et d’enfants qui vivent hors d’un contexte familial qui puisse se définir “normal” croît. Dans ce contexte, que Benoît XVI a défini “préoccupant”, il est important d’indiquer des voies pour consolider la famille et pour éduquer les nouvelles générations dans la foi catholique, comme le plus grand patrimoine que les parents puissent transmettre aux enfants. Le fait que la famille soit une “zone tampon” entre l’individu et la société la fait être l’antagoniste naturel aux tendances culturelles, c’est pourquoi on tente de la détruire.

 

3. L’appartenance professionnelle. Les effets de la précarité s’avèrent pesants également dans la vie de travail des gens. Dans le monde du travail, on parle précisément de précarité, qui porte des millions de jeunes à ne pas faire de projet de vie, à remettre continuellement les grands rites de passage, du départ de la maison des parents à la naissance des enfants. La crise de l’emploi fait que beaucoup doivent accepter un travail vers lequel ils ne se sentent pas portés ou abandonner leur carrière et chercher à gagner de l’argent dans des champs pour lesquels ils n’ont pas été préparés. De ce fait ils se sentent étrangers et sans racines dans la profession qu’ils exercent.

 

4. L’appartenance territoriale. Selon une récente enquête de l’Agence Fides sur l’émigration, 175 millions de personnes résident dans une nation différente de celle dans laquelle ils sont nés, et si on  tient compte que dans les pays en voie de développement réside 85 % de la population mondiale, qui doit vivre avec 3.500 dollars par an par personne, on comprend que les flux migratoires représentent un phénomène irrépressible. Mais le sens de l’appartenance à un territoire déterminé a profondément changé, non seulement en raison de la grande mobilité culturelle et professionnelle, mais aussi parce qu’aux réalités nationales, dans lesquelles on se sentait autrefois profondément enraciné et qui représentaient un point ferme de l’identité personnelle (je suis italien, je suis espagnol, je suis anglais...), ont été substituées des entités supranationales qui imposent toujours davantage, même aux particuliers, des cadres de référence et des règles de comportement qui ne plongent pas leurs racines dans une tradition confirmée. Par contre, l’attention aux réalités régionales, à un espace restreint dans lequel situer ses intérêts propres et la tutelle de ses intérêts, croît comme si aux avancées pour l’unification du monde devaient s’opposer celles pour la construction de tant de “petites patries”, autocéphale et autosuffisantes.

 

Le tableau général est celui d’une précarité générale, du travail aux liens interpersonnels, à la famille, à la solidarité. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les personnes ne se sentent plus profondément liées à la patrie, à la famille, au monde professionnel. Avec d’autres conséquences de caractère social:

ü la fragmentation de la société: c’est une carence de la pensée et de la culture de la solidarité, qui rend les gens étrangers dans la ville. Les particuliers vivent “à côté” ou “contre”, non “ensemble”;

ü le sens du social insuffisant: la privatisation exaspérée crée un conflit permanente entre le bien individuel et le bien commun;

ü la culture du soupçon: le soupçon et la défiance, engendrés par le climat de violence qui nous entoure, paralysent le rapport serein et cordial avec les autres, ils sont le vrai ver rongeur qui mine les bases de la société civile.

 

5. L’appartenance à la vie ecclésiale. L’objet du débat entre l’Eglise et le monde n’est plus, comme un temps, un point déterminé de la morale catholique, comme cela arrivait dans les années 70, quand on discutait sur le divorce, l’avortement ou l’usage de la pilule, mais où on acceptait la position chrétienne de la vie. Aujourd’hui le débat se centre sur des visions alternatives et globales de l’homme et de la femme, de la paternité, de la maternité, de la sexualité, et surtout sur les voies à parcourir pour que les hommes et les femmes se réalisent dans la vie et se sentent satisfaits et heureux. Ceux qui, par le Baptême, sont membres de l’Eglise catholique, comment y appartiennent-ils et s’identifient-ils à elle ? Il y a des appartenances totales et sans réserve. Il y a ceux qui vivent dans l’Eglise tranquillement et sereinement, avec la pleine conviction d’appartenir à l’âme de l’Eglise, d’être membres du Corps Mystique du Christ. Mais il y a aussi ceux (et peut-être sont-ils les plus nombreux) qui sont liés à l’Eglise par un fil très ténu, avec un sens d’appartenance limité aux formes extérieurs et quasi bureaucratiques. Et enfin il y a ceux qui vivent seulement quelques aspects de la foi, en dehors d’une quelconque appartenance à l’Eglise (believing without bilonging). Dans la Note doctrinale sur certains aspects de l’évangélisation publiée le 15 décembre 2007 la Congrégation pour la Doctrine de la Foi dénonce justement la “crise d’appartenance” à l’Eglise comme un des thèmes sur lequel il faut veiller parce qu’il compromet la conscience originelle du devoir d’évangélisation des disciples de Jésus.

 

L’Eglise, bien qu’étant toujours animée de l’espérance chrétienne inébranlable, ne cache pas sa préoccupation face aux phénomènes que nous avons sommairement rappelés. Elle s’applique à donner une réponse prophétique aux défis de notre temps. Elle estime, en fait, que l’unique thérapie est le recouvrement des valeurs authentiquement humaines et chrétiennes, avec le retour des fidèles à leurs propres origines et à leur propre identité dans une optique christocentrique. De là découlent trois conséquences : le lien très solide entre foi et réalité; l’importance du Christ dans le “quotidien”; l’attention continuelle au juste rapport vérité/liberté.

 

Pour l’OFS, la plus grande attente est de trouver des chemins à travers lesquels partager cet effort, cette tâche énorme, mais pour le réaliser il a besoin d’une continuelle re-fondation, d’un retour à nos propres racines les plus authentiques, qui rendent possible à la fois de vivre l’Evangile et de l’annoncer, sans le trahir et sans l’édulcorer.

 

Appartenance et identité

 

6. Coïncidence substantielle (ou essentielle?). Tout discours sur l’appartenance, pour toute personne, s’allie étroitement à celui sur l’identité et le présuppose. Que veut dire être homme ? Que veut dire être femme ? Quel est le rôle du prêtre ? Que signifie être religieux/religieuse de nos jours ? Que signifie aujourd’hui être disciple de Jésus-Christ ? Qu’est-ce qui est bien et fondamental pour moi ? Où vais-je ? Que dois-je poursuivre dans la vie pour pouvoir arriver à la plénitude de l’existence ? A qui est ce que j’appartiens et qui m’appartient ?

 

L’étroite connexion entre appartenance et identité est une loi psychologique, mais encore plus une structure de l’être comme tel. Une chose pour être elle-même doit se distinguer des autres - dirait Platon - parce que une chose qui voudrait être elle-même et en même temps toutes les autres serait en même temps elle et la négation d’elle. C’est un principe logique. Il n’y a pas d’identité sans appartenance et il n’y a pas d’appartenance sans identité: elles sont distinctes et cependant toujours essentiellement unies. Il est donc évident que pour parler de l’appartenance il est nécessaire de parler de l’identité: pour avoir conscience de soi et pour se distinguer par rapport à qui est autre que soi.

 

7. Identité du franciscain séculier. Qui sont les franciscains séculiers dispersés à travers le monde? Quelle est leur identité? Chacun de nous, laïcs et religieux, avons eu des occasions de connaître d’autres réalités de Tiers-Ordre. Il y avait autrefois de très nombreux groupes. La plupart du temps leurs membres portaient un habit extérieur caractéristique, différent pour les hommes et pour les femmes. Dans certains lieux, les Fraternités masculines et féminines étaient distinctes et, même quand elles étaient mixtes, les hommes s’asseyaient d’un côté et les femmes de l’autre. Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, toute la Famille Franciscaine a connu de profondes transformations. Le 24 juin 1978, les tertiaires ont reçu la nouvelle Règle, approuvée par le Pape Paul VI. Et auparavant, il y eut le Concile Vatican II, avec ses accents nouveaux. Les documents conciliaires influencèrent fortement les rédacteurs de la Règle Pauline. On entrait dans une période d’étude et d’assimilation de la nouvelle Règle, devenue point de référence fondamental dans la recherche de l’“identité”. Dans les temps nouveaux il était nécessaire de trouver le chemin du renouveau dans la fidélité à la tradition. Pendant quelques temps quelques Fraternités se présentaient encore constituées de laïcs avec une certaine nostalgie de la vie des frères et des religieuses, malgré le rappel persistant à être d’efficaces instruments de l’action de l’Eglise dans le monde. Mais l’attitude des frères et des sœurs a changé en une nouvelle manière d’être franciscains, identique dans l’essentiel, différente dans ses manifestations... Le Tiers-Ordre Franciscain avait pris la nouvelle dénomination d’Ordre Franciscain Séculier justement parce qu’on voulait souligner la présence des laïcs franciscains dans le monde; on voulait situer dans la “sécularité” la caractéristique la plus significative du Tiers-Ordre. Plus tard, dans Christifideles Laïci, le Pape Jean-Paul II, rappelant la doctrine du Concile, écrivait : “La vocation des laïcs à la sainteté inclut que la vie selon l’Esprit s’exprime de façon particulière dans leur insertion dans les réalités temporelles et dans leur participation aux activités terrestres (n°17). A de telles orientations correspondent les exigences plus profondes pour qui s’approche maintenant de l’OFS. Nous ne pouvons pas oublier que collent à la peau des jeunes tous les doutes, les interrogations et les transformations culturelles de nos temps. L’être humain n’existe pas en l’air. Il vit dans un contexte existentiel déterminé. Dans la vie il a une série d’engagements à accomplir, mais la personne est beaucoup plus que ce qui en paraît, que ce qu’elle fait, qu’elle réalise. Chaque personne est un mystère.

 

Et alors, pour actualiser le discours, nous devons nous demander: que signifie aujourd’hui être franciscain séculier ? Que cherchent les personnes qui aujourd’hui font Profession dans l’Ordre ? Ces interrogations ne nous ennuient pas et ne nous inquiètent pas plus que cela parce qu’il nous semble que notre réponse se trouve déjà donnée dans le quotidien. Tout semble résolu: dans le quotidien, chacun est ce qu’il fait, et chaque Fraternité est ce qu’elle réalise. Cependant, avec un esprit moins accommodant, nous ne devrions pas nous contenter de cette première réponse. N’importe qui peut réaliser les fonctions que nous exerçons dans le monde, et n’importe quelle association ou mouvement peut réaliser l’apostolat que nous faisons, sans avoir besoin d’appartenir à l’OFS. Quand nous nous rendons compte de cela, un abîme s’ouvre devant nous. Nous nous préoccupons, et notre conscience nous accuse d’incohérence et de manque de radicalité dans le “suivre le Christ pauvre et crucifié” à la manière de Saint François. Pour nous tranquilliser nous cherchons à donner une couleur franciscaine à ce que nous faisons (ou que la Fraternité fait): nous promouvons la dévotion à Saint François, nous organisons des expositions d’articles franciscains, nous mettons en scène le Transitus de Saint François, nous parlons de Saint François dans les programmes radio qui sont sous notre responsabilité… Cette couleur franciscaine ne serait-elle pas peut-être un simple ajout ? Ne serait-ce pas que le franciscanisme que nous promouvons est une réalité accidentelle, secondaire,  accessoire? Autrement dit: ne serait-ce pas que nous sommes des professionnels, des étudiants, des commerçants, des administrateurs, des ministres de l’Eucharistie, fréquentateurs habituels de groupes paroissiaux et en plus aussi franciscains? Ou bien l’être franciscain appartient-il au noyau le plus intime de notre identité personnelle, à la moelle de notre être, à l’essence la plus authentique de ce que chacun de nous est?

 

Au début de la Règle on trouve, en forme lapidaire, les éléments fondamentaux du projet de vie franciscaine séculière. Selon l’art.2, les franciscains séculiers sont des hommes et des femmes qui, poussés par l'Esprit à réaliser dans leur état séculier la perfection de la charité, s'engagent par la Profession à vivre l'Évangile à la manière de Saint François et selon cette Règle reconnue par l'Église”. De la législation de l’OFS mise à jour, (Règle et Constitutions Générales) il ressort que l’identité du franciscain séculier s’exprime dans une triple dimension: personnelle (la vie intérieure), fraternelle (la coresponsabilité) et universelle (la mission).

 

8. La vie intérieure. Dans un temps d’instabilité et d’oscillations, il est fondamental de veiller à garder l’intériorité pour donner consistance aux engagements et à la fidélité personnels. Sans la base de l’intériorité, toute notre vie devient sans consistance et sans bases, suspendue en l’air. Nous courons le risque d’oublier combien est extraordinaire l’aventure à laquelle Jésus nous a conviés. C’est le motif pour lequel notre Règle (n.7) nous rappelle que la conversion “doit être reprise tous les jours”. Et les Constitutions Générales (art.8.2) affirment que notre vie doit s’inscrire  dans “un itinéraire constamment renouvelé de conversion”. Il y a d’autres instruments pour cette re-fondation de la personne, qui porte à la redécouverte de notre identité et du sens de l’appartenance. En tout premier la formation permanente pour maintenir en éveil la conscience que l’être franciscain se réalise toujours comme un nouveau devenir franciscains: ce n’est jamais une histoire achevée qui serait derrière nous, mais un chemin qui existe toujours un exercice nouveau. La re-fondation de la personne est faite de petits engagements, qui doivent déboucher dans cet engagement plus large que nous appelons “forme ou programme de vie”.

 

Notre contribution au dépassement des problèmes qui tenaillent le monde et l’Eglise ne se réalise pas par notre transformation en “activités”, mais en disciples de la prière. Il est certain qu’il est demandé aux franciscains séculiers comme aux autres citoyens un engagement politique, des compétences professionnelles, la promotion de la solidarité et de la liberté, des droits et de la justice. Cependant ce qui est spécifiquement nôtre est la prière au Dieu vivant. La dimension contemplative permet d’aller vers le monde avec des yeux illuminés par l’espérance et la compassion. Il n’y pas de vrai engagement chrétien dans le monde sans la prière. Naturellement, la prière doit s’accompagner d’une expérience de vie qui transforme, qui améliore la capacité d’aimer et laisse entrevoir le chemin vers le bonheur intérieur. En diverses occasions, Benoît XVI insiste sur le fait que, avant n’importe quel programme d’activité, il doit y avoir l’adoration, qui nous rend libres dans la vérité et illumine notre agir. Voici pourquoi il est très important que les Fraternités soient d’éloquentes écoles de prière, des lieux de concorde, des miroirs de charité et des sources d’espérance, de manière à ce que tous ses membres expérimentent la joie de se sentir aimés des frères, et en ressentent en même temps le besoin de communiquer à ceux qui les entourent le bonheur plénier d’être disciples du Christ.

 

9. La spiritualité du TAU. Le TAU est le signe extérieur de l’appartenance/identité du franciscain séculier (art.43 des Constitutions Générales). Saint François tenait en particulière considération et honneur ce signe, symbole de conversion. Il l’écrivait sur les lettres qu’il envoyait, le gravait sur les cellules qu’il occupait et le répétait dans les recommandations “comme si - dit Saint Bonaventure - tout son zèle fut de marquer, selon les paroles du prophète, un TAU sur les fronts des hommes gémissants et souffrants, vraiment convertis à Jésus Christ”. En le portant, nous pouvons nous aussi être témoins et inviter à une authentique et passionnée conversion à l’amour du Christ et à le suivre.

 

C’est à cela que tend notre vocation et notre Profession. C’est de cela que veut témoigner le signe extérieur du TAU, grâce auquel nous nous ornons de la "spiritualité de la croix". Nous relisons le n.10 de la Règle: "… ils suivront aussi le Christ pauvre et crucifié, lui rendant témoignage, jusque dans les difficultés et les persécutions".  Nous relisons aussi l’art. 10 des Constitutions Générales: le Crucifix "est ‘le livre’ dans lequel les frères, à l'imitation de François, apprennent pourquoi et comment vivre, aimer et souffrir". Quand nous travaillions à l’aggiornamento des Constitutions, la demande de supprimer ou modifier cet article parce que trop pessimiste nous est parvenue d’une Fraternité nationale. Qu’est ce qui est plus optimiste que de donner à nos peines une valeur éternelle et universelle ?

 

Celui qui n’accepte pas le mystère de la croix ne trouvera jamais la paix, ne trouvera aucune réponse aux éternelles questions de l’homme sur le sens de la souffrance, de la maladie, de la mort, de l’incertitude de l’existence. Il ne comprendra jamais le grand amour qui se cache derrière les blessures du Crucifié. Il ne saura pas se mettre devant les plaies du côté sacré, des mains et des pieds de Jésus, avec la confession de Thomas: "Mon Seigneur et mon Dieu"; ou avec la découverte de Paul: "(Christ) m’a aimé en premier et il s’est livré pour moi"; ou avec l’invocation de François: "que je meure par amour de ton amour, comme toi tu as daigné mourir par amour de mon amour". Il n’y a pas d’autre explication à la souffrance et à la douleur sinon dans un horizon d’amour.

 

Dans l’homélie pour la canonisation du Saint Padre Pio de Pietrelcina (16 juillet 2002), Jean-Paul II affirmait que notre temps a besoin de "retrouver la spiritualité de la croix pour ré-ouvrir le cœur à l’espérance". L’espérance en un monde dans lequel "sera essuyée toute larme", mais aussi l’espérance d’améliorer un peu la condition humaine dans ce monde, en le rendant plus juste et évangélique moyennant la pratique des vertus chrétiennes et des œuvres de miséricorde.

 

10. La “logique du don”. Ces indications sommaires des caractéristiques de l’identité et de la spiritualité du franciscain séculier nous renvoient à la nécessite de redécouvrir la logique du don, de construire la culture du don, sur la filigrane de l’encyclique Deus caritas est de Benoît XVI. Le défi que Deus caritas est nous invite à relever est celui du combat pour réaffirmer le primat du lien interpersonnel sur le bien donné, de l’identité personnelle sur l’utilitaire, primat qui doit trouver un espace d’expression partout, en tout domaine de l’agir humain. En définitive le message central auquel la 1ère encyclique de Benoît XVI nous invite est celui de penser la gratuité, c’est-à-dire la fraternité, comme un point de référence essentiel de la condition humaine. Dans une société élevée dans le culte des seuls droits, réduite à la comptabilité de “ce qui rapporte”, de ce qu’on attend de la vie, du monde, des autres, c’est peut-être le moment d’introduire “la logique du don”,  qui, entre autre représente aujourd’hui un élément dont il faut tenir compte pour l’interprétation et le renouveau des dynamiques sociales.

 

Pour le chrétien (et, à plus forte raison, pour le franciscain) le rapport de pure justice ne suffit jamais, parce qu’il évoque de suite la fraternité. La fraternité ne se consume pas dans le cercle étroit du  je-tu, mais s’étend du nous jusqu’à entrer dans l’espace de la tente planétaire (Cantique des créatures). Il ne faut jamais renoncer à cette dimension polyvalente de la fraternité, parce que, s’il est vrai que la perte de la singularité est à craindre pour un chrétien comme une perte grave, de même est à craindre une privatisation de ces aspects du christianisme, qu’il faut par contre considérer comme des colonnes portantes de l’édifice chrétien entier.

 

Dans un récent discours, le Pape a affirmé: “Dans la conscience que l’amour est un style de vie qui distingue le croyant, ne vous lassez pas d’être partout des témoins de la charité”. (OR du 21 février 2008).

 

 

 Appartenance comme coresponsabilité

 

11. Appartenance à l’Ordre. Notre appartenance à l'Ordre Franciscain Séculier se fonde sur la Profession, c'est-à-dire l'acte par lequel nous sommes solennellement engagés à “vivre l'Evangile à la manière de St François et selon cette Règle authentifiée par l'Eglise” (Règle n° 2). Le P. Felice nous a admirablement bien parlé de la Profession dans son exposé. Il nous a dit entre autre que l’incorporation dont parle l’art. 42.2 des CC. GG. “indique l'insertion dans un corps vivant et la fusion dans ce même organisme, dans lequel se constitue une unique réalité. L'incorporation comporte la transformation de plusieurs réalités en une seule, à travers un processus d'absorption et d'assimilation”.

 

Le “projet de vie évangéliquetracé dans notre Règle est un projet à réaliser et à vivre “en communion fraternelle. Peut-être devrions nous réfléchir plus souvent et plus attentivement sur la définition contenue dans l'art 3.3 des CC.GG. “La vocation à l’OFS est vocation à vivre l’Evangile en communion fraternelle. Dans ce but, les membres de l'OFS se réunissent en communautés ecclésiales qui se nomment Fraternités” et à leur tour les Fraternités sont cellules regroupées en une union organique, c’est à dire la grande famille spirituelle de l'OFS, dispersée dans le monde entier.

 

Parlant de l'appartenance il faut se garder du risque d'“absolutiser” son identité propre, avec ce quelque chose d'orgueil, de supériorité, de fermeture qu'une telle attitude comporte. “Etre cramponné de manière excessive et exclusive à son identité peut devenir pathologique. De fait cela peut engendrer l'étroitesse de vue dans les individus, le nationalisme dans les peuples, le fondamentalisme dans les religions, l'intégrisme dans la culture”, écrit Mgr Ravasi, Président du Conseil Pontifical de la Culture. Par conséquent, avec la référence à l'identité / appartenance, nous devons souligner le sens de la communion et de la coresponsabilité. Les Constitutions Générales l'affirment avec force dans l'art. 30.1 : “Les frères sont coresponsables de la vie de la Fraternité à laquelle ils appartiennent et de l'OFS comme union organique de toutes les Fraternités dispersées de par le monde”. Ici il ne s'agit pas de responsabilité au sens juridique, comme celle qui est demandée aux Supérieurs majeurs du Premier Ordre et du TOR (détenteurs de l’altius moderamen) en non plus de celle qui revient aux Ministres, aux Conseils et, en général aux “animateurs et guides”, légitimement élus pour le gouvernement des Fraternités aux différents niveaux. Il s'agit plutôt d'une responsabilité de nature théologale : une communion fraternelle, de foi et d'amour, qui a besoin d'être alimentée par la prière mutuelle, par la connaissance réciproque, par la fréquentation assidue.

 

Au niveau de l'Ordre entier dans le monde, la coresponsabilité signifie, avant tout, attention et disponibilité à ce qui est signalé et proposé par les différents Conseils subordonnés : régionaux, nationaux et internationaux. Cela demande un effort pour chercher à connaître et comprendre la réalité de l'Ordre dans d'autres contextes géographiques et culturels, parce qu’on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas. Cela demande enfin “de contribuer aux dépenses des Conseils des Fraternités du niveau supérieur” (Règle 25). Permettez-moi de m'arrêter un instant sur ce sujet délicat pour souligner l'importance, considérant l'ampleur et la complexité des engagements qui maintenant reposent sur les Conseils régionaux et nationaux, pour pouvoir remplir pleinement leur responsabilité de coordination et de liaison des Fraternités locales, et encore plus sur la Présidence du CIOFS qui, au plan international, doit coordonner, animer et guider l'OFS, prendre soin des rapports de collaboration avec les autres composantes de la Famille Franciscaine, promouvoir la vie et l'apostolat de l'Ordre, etc. etc. (cf. CC. GG. Art 73).

 

12 Appartenance à la Fraternité locale. Tous, nous savons par cœur la définition de la Fraternité locale contenue dans l'article 22 de la Règle : “première cellule de tout l'Ordre... signe visible de l'Eglise... communauté d'amour...”.

 

Pour expliciter ces affirmations basiques, les Constitutions Générales à l'art. 30.2 précisent comment doit être vécue l'appartenance à la Fraternité : “Le sens de la coresponsabilité des frères exige la présence personnelle, le témoignage, la prière, la collaboration active selon les possibilités de chacun et les engagements éventuels dans l'animation de la Fraternité”. Pour ne pas faire seulement des discours théoriques je pense que c'est ici l'occasion de consacrer un minimum d'approfondissement à ces “exigences” imprescriptibles de la coresponsabilité. Voyons donc :

 

1.      la présence personnelle, à savoir la participation assidue (non facultative), aux rencontres de la Fraternité, qui ne peuvent plus rester ces fameuses “réunions mensuelles” mais plutôt “des rencontres fréquentes” organisées par le Conseil pour stimuler chacun à la vie de fraternité et pour une croissance de vie franciscaine et ecclésiale (Règle n°24);

2.      le témoignage, de vie évangélique et de vie fraternelle aussi comme moyen de promotion vocationnelle (CC.GG. art.45.2) et comme aide à la formation des nouveaux membres (Règle n°23 et CC.GG. art.37.3) ;

3.      la prière, qui est l'âme de cette “communauté d'amour” (Règle n° 8);

4.      la collaboration active, de tous et de chacun à la bonne marche de la Fraternité, au déroulement dynamique des réunions par la participation de tous, à la réalisation de ses initiatives caritatives et d'apostolat (CC.GG. art.53.3);

5.      les engagements éventuels dans l'animation de la Fraternité, en particulier quand des candidats reçoivent quelque charge/service (C.G. art.31.4);

6.      la contribution économique, selon les possibilités de chaque membre (C.G. art.30.3), pour fournir les moyens financiers nécessaires à la vie de la Fraternité et à ses œuvres de culte, d'apostolat et de charité.

 

Mais cela ne suffit pas encore : la coresponsabilité engage tous ses membres à prendre soin du “bien-être” humain et spirituel de chacun des frères (C.G. art.42.4) : personne ne doit être laissé seul face à ses problèmes et à ses difficultés, mais dans la Fraternité il doit trouver aide (également matérielle), soutien, réconfort.

 

En substance, vivre et œuvrer aujourd'hui dans la Fraternité veut dire prendre conscience de quelques points fermes, qui sont: la rencontre avec le frère dans sa situation concrète, l'accompagnement de sa croissance humaine, l'expérience de prière dans ses formes diverses, l'éducation à l'engagement pour la construction du Royaume et un degré d'appartenance ecclésiale qui fasse percevoir le sens du but global: la croissance et la réalisation de l'homme nouveau dans le Christ. (Règle OFS n°14).

 

13. La pluriappartenance. Un des obstacles majeurs qui s'interposent à la coresponsabilité est celui que nous appelons conventionnellement la “pluriappartenance”, ce qui veut dire la tendance de quelques franciscains séculiers à adhérer à une multiplicité d’associations et groupes ecclésiaux. Il ne faut pas oublier que “La vocation à l'OFS est une vocation spécifique qui informe la vie et l'action apostolique de ses membres” (CC.GG. art.1). Quand le franciscain séculier est aussi inséré dans d'autres associations, l'inspiration franciscaine qui devrait imprégner toute sa vie dans chacune de ses expressions et manifestations, se “noie” dans le mélange avec d'autres spiritualités. En outre, les engagements s'additionnent et se superposent, empêchant l'observance ponctuelle des obligations dérivant de la vie de Fraternité.

 

Ces considérations devraient être bien présentes aux responsables de la formation et aux Conseils des Fraternité, quand ils évaluent l'aptitude du candidat à la Profession dans l'OFS.

 

 

Appartenance et mission

 

14. Ouverture au monde. Dans l'ère de la globalisation, dans une situation multiculturelle et plurireligieuse, mais aussi caractérisée par l'individualisme et le scepticisme, l'Eglise se trouve de nouveau, comme déjà dans les premiers siècles du christianisme, devant le devoir de proposer aux hommes le message de Jésus. L'annonce de l'Evangile est un don gratuit que l'Eglise fait au monde et les franciscains séculiers, “qui lui sont plus fortement unis par la Profession”, sont appelés à annoncer le Christ “par la vie et par la parole” (Règle n°6). Parole et témoignage s'éclairent réciproquement : si la parole est démentie par la conduite, elle reste inefficace ; mais la même chose vaut pour le témoignage, quand il n'est pas soutenu par une annonce claire et sans équivoque. L'amour du Christ, en fait, est communiqué aux frères par les exemples et les paroles, par toute la vie.

 

Le champ de la mission est aujourd'hui immense : les secteurs plus en marge de la société, les communautés indigènes, les pauvres dans les zones urbaines, les migrants, les réfugiés, les exclus...  L'objectif doit être celui de promouvoir l'universalité du message chrétien à travers la présence, (qui a le sens de témoignage et dialogue de vie), l'annonce et la prière. Mais évangéliser n'est pas une prérogative de quelques uns dans le peuple de Dieu, qui a été tout entier consacré et appelé à annoncer le salut: “La vocation universelle à la sainteté est étroitement liée à la vocation universelle à la mission ; chaque fidèle est appelé à la sainteté et à la mission” (Redemptoris missio n°90).

 

S'il est vrai, et il est vrai, qu'une Eglise qui n'est pas missionnaire trahit son devoir fondamental, il est tout aussi vrai que l'OFS en tant quel tel, et chaque Fraternité locale, et chaque franciscain séculier individuel, comme “membre vivant de l'Eglise”, doivent devenir “témoin et instrument de sa mission parmi les hommes”. Il faut en premier lieu porter l'Evangile aux personnes de manière crédible. Pour cela il faut du courage et de la disponibilité pour suivre des nouveaux chemins, en triomphant de la tentation de rester parmi les personnes qui pensent comme nous et de se contenter de cultiver notre petit jardin.

 

La mission des franciscains séculiers s'enracine dans l'ordre de l'être, dans la vie configurée aux conseils évangéliques (cf. n°10, 11, 12 de la Règle), dans l'esprit des Béatitudes du Royaume. Leur style et leur forme de service s'adaptent aux talents et à la situation personnelle et familiale de chacun, ainsi qu'aux exigences du milieu dans lequel ils travaillent. Leur engagement apostolique se réfère de façon particulière à la pratique de la charité, à la transformation du dessein de réunir toutes choses dans le Christ en une réalité, à l'engagement au travail et à l'exercice responsable de sa profession, et cela sans négliger l’activité politique à proprement parler, la vraie. Parlant de Ste Catherine de Sienne, un de ses biographes a écrit : “la compromission avec les circonstances fait partie de la sainteté”.

 

Aussi face aux défis inédits et insidieux posés par la globalisation, les chrétiens ne se résignent pas à une économie ou à une vision de la société orientée seulement vers l'efficacité, qui laisse de côté les plus faibles, ou sur un étatisme qui étouffe la liberté et humilie la personne. Il faut donc se battre dans chaque pays avec des “initiatives courageuses”, par l'affirmation d'un Etat qui soit vraiment laïc, c'est-à-dire au service de la vie sociale selon le concept thomiste du “bien commun”, repris vigoureusement dans le grand magistère oublié de Léon XIII. De même dans les pays où les chrétiens sont en minorité, où ils ne peuvent exercer aucun poids politique, les vertus chrétiennes peuvent résolument motiver et aider leurs compatriotes à accepter la démocratie comme manière de vivre. Celui-ci doit inclure les plus fragiles, ceux qui sont aujourd'hui en marge ou exclus, il doit inclure aussi les générations futures, auxquelles nous devons transmettre un monde vivable.

 

La ville et le territoire sont le lieu où les relations authentiques se construisent, où la charité chrétienne peut imprégner le fonctionnement des structures civiles. Est demandé aux franciscains séculiers, à chacun personnellement ou communautairement, l'attention envers les plus faibles et les œuvres de miséricorde : la présence aux malades, l'enseignement aux analphabètes, le soin des enfants, l'aide aux anciens, le réconfort aux affligés... Ce sont les engagements de toujours, pratiqués par les Frères et Sœurs de la Pénitence depuis leur origine, mais aujourd'hui ces besoins se présentent souvent sous une forme nouvelle et requièrent de nouvelles formes d'interventions.

 

Mais attention : il ne faut pas confondre la fin et les moyens. Les moyens sont la vie et la parole, mais la fin est l'évangélisation (“Allez et annoncez l'Evangile au monde entier...”). “…Il existe chez certains l’idée que les projets sociaux sont à promouvoir avec une urgence maximum, alors que les choses qui concernent Dieu et la foi catholique elle-même sont des choses plutôt particulières et moins prioritaires. Cependant …l'expérience est justement que l'évangélisation doit avoir la priorité, que le Dieu de Jésus Christ doit être connu, cru et aimé, afin que les choses sociales puissent elles aussi progresser, afin qu’advienne la réconciliation... Le fait social et l'Evangile sont simplement inséparables entre eux” (du discours du Pape à Ratisbonne).

 

15. Nouvelles formes d'intervention. Quarante ans ont passé depuis le Concile Vatican II, mais la référence au Magistère conciliaire est toujours actuelle et prometteuse avec son dynamisme intrinsèque. Nous sommes appelés à le projeter, à l'appliquer aux nouvelles frontières de ces années selon une conception précise de la personne et des valeurs qui lui sont propres : valeurs qui, en tant que telles, apparaissent “non négociables”, à savoir non réductibles au processus de sécularisation et de relativisation qui traverse notre histoire.

 

  • Les formes nouvelles d'intervention demandent une formation socio politique, à travers la compréhension et l'approfondissement de la doctrine sociale de l'Eglise. Le “Compendium” auquel tous les fidèles doivent puiser nous servira de guide, mais il servira de manière particulière à ceux qui ont l’intention de miser pour l'engagement social dans l’arène politique avec ce plus d'honnêteté, de sens de la justice et du bien commun, qui doit marquer l'agir du chrétien par rapport  à une pratique parfois désancrée des valeurs humaines et évangéliques. Il faudra aussi reprendre en main le document fondamental du Concile Vatican II, Gaudium et Spes, et le revisiter à la lumière du magistère plus récent, surtout la seconde partie de l'Encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est.

 

  • La forme la plus adaptée de présence dans le domaine social est, pour le franciscain séculier, le volontariat. Le volontariat n'est pas seulement un “faire”; il est avant tout une “manière d'être”, qui part du cœur, d'une attitude de gratitude envers la vie, et pousse à “restituer” et partager avec le prochain les dons reçus… L'action du volontaire n'est pas vue comme une intervention “bouche-trou” vis à vis de l’Etat et des institutions publiques, mais plutôt comme une présence complémentaire et toujours nécessaire pour tenir vive l'attention envers les derniers et promouvoir un style personnalisé dans les interventions. Il n'y a donc personne qui ne puisse être un volontaire: même le plus indigent et désavantagé a sûrement beaucoup à partager avec les autres, offrant sa propre contribution pour construire la civilisation de l'amour (Benoît XVI à Vienne, septembre 2007).

 

  • Une autre forme juste d'intervention concerne l'attention aux jeunes qui, n'ayant plus de valeurs solides sur lesquelles compter, sont particulièrement exposés aux dangers de l'instabilité, aggravé du fait que le monde des adultes lui aussi donne une importance majeure au pouvoir qu'un individu peut exercer ou à ce qu'il possède en termes économiques, plutôt qu'aux valeurs telles l'honnêteté et la moralité, qui devraient nous habiter et dans lesquelles nous devrions continuer à nous refléter pour être vraiment des personnes libres et capables de choisir. Les jeunes d'aujourd'hui sont ébranlés par des fragilités anciennes et nouvelles; avec elles, pourtant, ils manifestent aussi de grandes  potentialités ; ils expriment leur passion, l'envie de faire et la volonté de découvrir, prêts à concrétiser ce “courage de vivre et d'agir” illuminé par l'amour. Pour y réussir cependant, ils ont besoin d'être accompagnés dans la recherche du Visage du Christ.

 

Quand nous parlons d'attention aux jeunes nous n'entendons pas nous référer seulement à la constitution et à l'animation des groupes jeunes franciscains, activité pour laquelle il faut des aptitudes particulières et des prédispositions, mais plutôt au devoir de chaque Fraternité OFS de réfléchir, discerner et prier sur le thème de la “transmission de la foi”, pour susciter une Eglise adulte, capable de témoigner de l'Evangile dans le monde d'aujourd'hui. C’est surtout par l'exemple que nous devons amener les jeunes à la foi et à la communion ecclésiale, les aider à acquérir une maturité humaine et spirituelle, leur faire découvrir que c'est dans le don de soi-même aux autres qu'ils peuvent devenir plus libres et plus mûrs. La stratégie consiste dans la création de médiations pour favoriser la rencontre avec Jésus, reconnu comme le Seigneur qui sauve et donne un sens plénier à la vie de chaque personne. De la rencontre avec le Seigneur Jésus naîtra la sequela, la suite du Christ, avec ses exigences de radicalité, fidélité, patience et discipline.

 

  • Ecologie. A cause des conditions préoccupantes de notre planète, une nouvelle sensibilité se développe face aux problèmes écologiques: l'exigence s'impose de lutter pour transmettre aux générations futures une planète vraiment habitable, dans la perspective offerte par le Créateur. De nouvelles valeurs surgissent, de nouveaux rêves, de nouveaux comportements assumés par un nombre de plus en plus grand de personnes et de communautés. Le principe de base est celui de la sauvegarde de la création et c’est un principe qui engage tous et chacun. Il est évident que chaque pays et même chaque personne doit contribuer selon ses possibilités à chaque effort planétaire.

 

Comme franciscains, en plus de renforcer notre engagement personnel pour un style de vie sobre (Règle n°11 et C.G. art.15.3), nous sommes aussi appelés à construire, avec ceux qui travaillent dans la moisson du Royaume, un monde globalisé dans lequel tous peuvent entrer, où il y a la vénération de la création, l’amour entre tous et des relations justes, au moins pour permettre à tous une vie honnête. Et alors, prendre soin de la création signifie s'engager dans divers domaines d'action, chacun lié avec les autres: de l'élimination des armes nucléaires à un changement de cap pour ce qui regarde le style de vie, d'une régénération du pouvoir politique / économique / militaire à l'adoption de la non violence comme manière de vivre la relation avec la création et avec toutes les créatures.

 

  • Œcuménisme et dialogue interreligieux. Dans le domaine œcuménique, il est essentiel de se convaincre que l'œcuménisme n'est pas une affaire “au sommet”, mais plutôt une manière de vivre la foi et la relation avec Jésus. C'est être ensemble avec Lui dans cette prière où tous, nous sommes une seule chose. Pour cela nous ne pouvons pas ne pas nous sentir responsables de la communion entre tous. Dans le domaine interreligieux, la connaissance, le respect, l'accueil réciproque, le dépassement des préjugés réciproques d'ordre structurel, psychologique et historique, est essentiel. Nous devons nous convaincre que la diversité, loin de conduire nécessairement aux divisions et aux rivalités, porte en soi la promesse d'un enrichissement réciproque et d'une joie. L’égalité, comme indispensable présupposé au dialogue, concerne l'égale dignité personnelle des interlocuteurs et non du contenu. Le chrétien en dialogue ne peut cacher ou taire la vérité de la foi fondée sur le mystère de Jésus Christ. Que ce soit dans les rapports avec les membres d'autres confessions chrétiennes, que ce soit dans les rapports avec les croyants d’autres fois, il faut concrètement accueillir les occasions pour prier ensemble (là où c'est possible) et trouver des champs d'engagement commun comme la lutte contre la pauvreté, la paix, la sauvegarde de la création à travers les questions liées à l'éthique et à l'environnement. Dans le champ de la justice sociale, on peut marcher ensemble tout de suite : il n'y a pas besoin d'attendre que les nœuds complexes de caractère doctrinal soient défaits !

 

  • Mission ad gentes.  L'Eglise aujourd'hui prête une attention vigilante au développement des peuples, en particulier ceux qui luttent pour se libérer du joug de la faim, de la misère et des maladies endémiques, de l'ignorance ; qui cherchent une participation plus large aux fruits de la civilisation, une valorisation plus active de leurs qualités humaines ; qui se dirigent avec décision vers leur plein épanouissement (cf. Sollicitudo rei socialis, Centesimus annus, Deus caritas est...). Elle le fait en réaffirmant avec force l'exigence de partir de la reconnaissance de la loi morale naturelle, en nette opposition avec la logique relativiste dominante des législations nationales et de la politique internationale. Si les problèmes ne manquent pas, comme la pénurie des vocations religieuses, ne manquent pas non plus les “signes d'espérance” qui, dans chaque partie du monde, témoignent d'une encourageante vitalité missionnaire du peuple chrétien dans la conscience “d'être tous missionnaires, tous impliqués, quoique de manières diverses, dans l'annonce et le témoignage de l'Evangile”. Aussi l'engagement missionnaire des franciscains séculiers et des Fraternités ne peut et ne doit pas être limité aux Journées missionnaires mondiales ou à une Journée missionnaire franciscaine, et non plus à quelque soutien économique aux Missions des frères. Il faut une perspective plus ample, qui comprend la participation solidaire avec les peuples de la terre par la dénonciation et la lutte contre toute violation de la dignité de la personne et contre les graves inégalités qui ont traversé, et malheureusement, continuent de traverser le monde contemporain.

 

 

 

 

Conclusion: quelques indications pratiques

 

Comment, en pratique, alimenter le sens de l'appartenance à une Fraternité séculière déterminée et à l'Ordre dans son ensemble ? N'oublions jamais que nos Constitutions, dans l'art. 30.1 déjà cité, affirment avec force que les franciscains séculiers sont membres d'une Fraternité locale, mais appartiennent à toutes, dans la vie et dans la mission.

 

16. Sur le plan local.  Chaque Fraternité singulière, aux divers niveaux (non seulement locale, mais aussi régionale et nationale), devrait se proposer sérieusement l'objectif de devenir :

1.      école de sainteté – Voici des instruments de la Fraternité pour favoriser dans ses membres le plein développement de la vie intérieure: une intense vie liturgique, sacramentelle et caritative, le souci aussi de l'organisation de retraites spirituelles franciscaines avec un esprit de recueillement et de révision de vie;

2.      école de formation - L'esprit d'appartenance se nourrit dans la mesure où la Règle devient “vie” des frères et des sœurs. Il se vérifie ainsi une sorte d'“assimilation” de l'esprit de la Règle dans la vie et dans l'histoire de chacun. Ils seront renforcés dans leur identité franciscaine ceux qui deviennent des fréquentateurs assidus des écrits de François et de Claire et des biographies antiques. Par conséquent, que les franciscains séculiers ne cessent pas de faire régulièrement la lecture spirituelle des Sources franciscaines;

3.      témoignage de communion ecclésiale -  Il est nécessaire que les franciscains vivent intensément leurs rencontres (par pitié ne parlons plus de “réunions mensuelles” !) comme sacrement de la Fraternité. Il est essentiel que chacun prenne la décision de se rendre présent à la vie des frères: se réjouir avec ceux qui participent, penser à ceux qui ne viennent pas, chercher à découvrir les raisons pour lesquelles quelqu'un a perdu la motivation. Le Conseil devra chercher et réaliser les conditions pour que les réunions soient effectivement agréables, profitables et enrichissantes.

4.      participation à la finalité apostolique de l'Eglise – Trop souvent les franciscains séculiers tendent à s'arrêter aux formes traditionnelles d'exercer leur engagement apostolique, oubliant que la Règle nous recommande la créativité. La société a changé, l'Eglise s'est renouvelée et se renouvelle encore. L'Evangile est toujours le même, mais il faut de nouvelles approches et de nouvelles rencontres avec l'Evangile et avec l'histoire ;

5.      présence dans la société, à la lumière de la doctrine sociale de l'Eglise - Chaque Fraternité devra s'interroger sur les priorités de son propre engagement missionnaire.

·         Dans quelle direction le développer ?

·         Sur quoi, à quoi faut-il concentrer les forces disponibles ?

·         Comment appuyer concrètement les initiatives proposées par les niveaux supérieurs ?

 

17. Sur le plan de la Fraternité Internationale. Il faudrait

·         Intensifier la communication horizontale et verticale à l'intérieur de l'Ordre;

·         Donner la connaissance réciproque et l'estime dans le cadre de la Famille Franciscaine;

·         Insister pour que les thématiques sociales entrent dans l'ordinaire du parcours formatif de nos Fraternités ;

·         Contribuer activement à l'œuvre de Franciscan International qui s'engage, au niveau des organismes internationaux compétents, afin que tous les pays entreprennent les mesures aptes à garantir que les droits humains des personnes plus vulnérables soient défendus d'une manière adéquate et que leur dignité humaine soit respectée;

·         Abattre les barrières et construire des ponts pour collaborer avec les mouvements et les institutions qui poursuivent les mêmes finalités (CC.GG. art. 18.3 et 23.1).